lecture La Saline d'Arc-et-Senans de Claude-Nicolas Ledoux
tiré de "Histoire de l'architecture française, de la Renaissance à la Révolution"
Jean-Marie Pérouse de Montclos

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Arc-et-Senans (Doubs). Saline et ville de Chaux, d'après Ledoux, L'architecture... (1804). En 1774, Ledoux construit entre les villages d'Arc et de Senans, près de la forêt de Chaux, une saline royale. Dans les décennies suivantes, il invente une ville idéale dont le noyau central est constitué par la saline et dont les développements sont publiés en 1804 dans L'Architecture considérée sous le rapport de l'art, des moeurs et de la législation.

 

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Les caprices de la fortune ont renvoyé dans l'ombre l'École de chirurgie de Gondoin et porté au rang des plus célèbres monuments de France la saline d'Arc-et-Senans, peu remarquée en son temps. La beauté de la construction justifie pleinement une célébrité tardive, qui n'en repose pas moins sur quelques malentendus.

Il importe de distinguer la saline, construite par Ledoux à partir de 1774, et la ville de Chaux, utopie développée autour de la saline dans L'Architecture considérée sous le rapport de l'art, des moeurs et de la législation (1804), ouvrage présenté par Ledoux comme la publication de son oeuvre bâtie et qui est en réalité une réécriture de celle-ci.
Si les projets de la ville de Chaux, qui ont inspiré un célèbre parallèle entre Ledoux et Le Corbusier, sont en effet futuristes, sinon modernes au sens du xxe siècle, la saline elle-même pourrait servir d'exemple aux « post-modemes » que tente l'historicisme. Loin d'inventer une architecture industrielle, Ledoux a sublimé l'image des manufactures royales, suivant en cela la tendance contemporaine à tout porter au maximum. L'originalité du chef-d'oeuvre incomparable tient au fait que celui-ci n'est pas à l'antique, mais à la manière de la seconde moitié du XVIe siècle et du début du XVIIe.

 

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L'entrée est formée d'un portique en dorique grec et d'une grotte artificielle dans laquelle il faut s'enfoncer pour entrer le premier est à la mode la plus récente; la seconde pourrait passer pour un ouvrage du XVIe siècle.

 

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Bâtiment de graduation (détruit). Le bâtiment de graduation dans lequel l'eau saline est soumise à un long parcours à l'air libre pour amorcer son évaporation, est le seul bâtiment qui rappelle ostensiblement la fonction industrielle de la saline: sa fonction même interdisait le rhabillage auquel ont été soumis les autres bâtiments. Les bâtimens de graduation des salines ont nécessairement une structure ouverte en charpente. (celle d'Arc-et-Senans ne surprend que par sa longueur (peut-être forcée sur la gravure) et par l'extrêmité de son toit, rappelant par son traitement le chalet francomtois .

 

 

On connaît l'importance du sel sous l'Ancien Régime : c'est un indispensable procédé de conservation et en même temps le support d'un impôt indirect, la gabelle. Son exploitation, monopole royal, est assurée par la Ferme générale, dont Ledoux est l'architecte.
Les salines sont nombreuses en Franche-Comté. Pour améliorer l'exploitation du sel francomtois, il est décidé de créer un nouvel établissement, à proximité de la forêt de Chaux, entre les villages d'Arc et de Senans. Ce lieu est éloigné des sources d'approvisionnement en eaux salées, qu'il faudra faire venir par une canalisation de 24 kilomètres ; mais il est proche des sources d'énergie : la Loue, rivière traversant le site, et surtout le bois, matériau pondéreux, utilisé en grande quantité pour obtenir par le feu la séparation de l'eau et du sel.
L'eau saline passe d'abord par un bâtiment de graduation, long bâtiment dans lequel elle est soumise à l'évaporation naturelle; puis elle tombe dans des fours, d'où le sel sort en fusion avant de se cristalliser à l'air. Ledoux avait proposé d'abord un établissement de plan carré, comparable à un ensemble comme l'hôpital Saint-Louis du début du XVIIe siècle auquel on aurait ajouté de multiples colonnes. C'est probablement le plan approuvé au début de 1774, quelques mois avant sa mort, par Louis XV qui aurait dit: « On ne peut en disconvenir, ces vues sont grandes ; mais pourquoi tant de colonnes ; elles ne conviennent qu'aux temples et aux palais des rois » (cité par Ledoux, L'Architecture). On croirait entendre Jacques-François Blondel, qui meurt cette même année, l'année fatidique.
Le projet d'exécution a peut-être été présenté à Louis XV déjà malade. C'est un plan en demi- cercle dont le centre est occupé par la maison du directeur, qui contient également la.chapelle. On reconnaît immédiatement dans ce parti, le symbolisme élémentaire des cités idéales radioconcentriques, ou le demi-cercle de la place de France projetée du temps d'Henri IV.
Le style de l'ensemble relève totalement du maniérisme du XVIe siècle. C'est à peine s'il faut mettre à part l'entrée en dorique grec sans base et sans fronton. La Renaissance n'a pas totalement ignoré le dorique sans base, condamné par le XVIIe siècle classique. Derrière ces colonnes, l'embrasure du portail est traitée comme la grotte des jardins de la Renaissance. La masse de l'ensemble et l'utilisation des bossages font penser au palais du Té de Jules Romain à Mantoue.

 

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Le pavillon du directeur (projet un peu différent de celui qui a été exécuté) et les ateliers de fabrication, avec leurs gros bossages et les rythmes savants de leurs baies, montrent que la source principale de Ledoux est l'architecture maniérisante de la seconde moitié du XVIe siècle et des premières années du XVIIe siècle. Les colonnes à tambours alternativement cylindriques et cubiques viennent directement de Palladio.

 

 

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L'urne déversant les congélations de sel est un motif décoratif que Ledoux place sur presque tous les trumeaux. Il est emprunté à l'art des fontaines et des jardins, où l'urne renversée, associée à une figure, représente une source ou un fleuve. Le traitement que Ledoux en donne relève de l'art du bossage.

 

 

 

La maison-temple du directeur est palladienne, tant par son parti que par ses colonnes à tambours alternativement cylindriques et cubiques. Les travées rythmiques, serliennes et autres cadences de pleins et de vides viennent du même répertoire. L'urne déversant les congélations de sel, sorte de « logo » de l'établissement, maintes fois répété, est un motif emprunté aux fontaines comme celles que l'on trouve dans les oeuvres des Francine, à la fontaine du Luxembourg par exemple.
Certains pavillons sont en brique et pierre (la brique n'étant que simulée, on l'a masquée ultérieurement). Somme toute, une attribution de la saline à un Salomon de Brosse n'aurait pas été invraisemblable. Seul le bâtiment de graduation se présente ostensiblement comme un bâtiment industriel : il n'est exceptionnel que par ses dimensions et par le fait qu'il a été gravé; des bâtiments de cette sorte existent dans les salines et autres établissements industriels. Plutôt que d'en faire abusivement une construction d'avant-garde, il faut y remarquer une discrète note régionaliste dans le traitement de l'extrémité du toit à la manière du chalet francomtois.
En vérité, à la saline d'Arc-et-Senans, nous sommes à cent lieues de l'École de chirurgie (les 400 kilomètres de Paris à Besançon font bien cent lieues.). Si la saline n'a pas fait l'objet d'un commentaire contemporain, c'est qu'elle est provinciale, et non que son style a laissé indifférent. Car le mur des Fermiers généraux enfermant Paris, dernière grande oeuvre de Ledoux, construit dans le même style, a suscité des réactions passionnées. Celles-ci ont été enregistrées dans un alexandrin qui s'applique admirablement à l'architecture parlante : « Le mur murant Paris rend Paris murmurant. » Ce mur est une enceinte de 24 kilomètres que la Ferme générale fait construire en 1785 autour de Paris pour supprimer la fraude sur les droits perçus à l'entrée des marchandises. Le mur comprend quelque soixante bureaux d'octroi (fig. 474 à 476), que Ledoux appelle pompeusement les propylées de Paris. Toutes les ressources du classicisme gréco-romain, du maniérisme, du palladianisme et du piranésisme ont été utilisées pour varier le parti de ces constructions. Certaines de celles-ci pourraient être qualifiées d'étrusques: comme dans Piranèse, les colonnes sans base portent des arcs et non un entablement.
Au classicisme de la Rome impériale, on préfère les archaïsmes de la Rome républicaine, dont les vertus sont exaltées par le Serment des Horaces de David: ce célèbre tableau date précisément de 1785 et présente des arcades « républicaines ».
La brutalité de certaines parties, la géométrisation des volumes, l'élagage de la mouluration ont des précédents dans les constructions anglaises des années 1720, 1730, 1740 (Vanbrugh, Hawksmoor, Kent) que Ledoux a vues de toute évidence. Ledoux est allé en Angleterre (dans les années 1769-1771), non en Italie: c'est en Angleterre qu'il a découvert Palladio. La Ferme générale eût été bien avisée de prendre un architecte plus modeste et d'éviter l'affichage aux entrées de Paris des symboles de son oppression : on ne manipule pas impunément les énergies de l'architecture. Alors que Ledoux presse les travaux dont l'issue paraît incertaine, on murmure que l'enceinte est un « monument d'esclavage et de despotisme » (Mémoires secrets, octobre 1785). Dans les Tableaux de Paris (1788), Louis-Sébastien Mercier tempête contre « l'inconcevable muraille », « les antres du fisc métamorphosés en palais à colonnes », et prend personnellement à partie le maître d'oeuvre : « Ah ! Monsieur Ledoux, vous êtes un terrible architecte! »
En 1787, Ledoux est suspendu : pas à la lanterne, mais l'heure des exécutions sommaires est proche. Du 10 au14 juillet 1789, des barrières sont attaquées et incendiées. Cependant le projet de Ledoux est presque intégralement réalisé. En juin 1790, la Ferme installe ses employés dans les bureaux. En mai 1791, l'octroi est supprimé: l'entrée de Paris est libre. En 1794, Ledoux, identifié comme agent du despotisme depuis l'affaire des barrières, est écroué à la prison de la Force, une prison modèle construite en 1780 par Boullée. Étrange lieu que cette prison où le hasard rassemble ces deux noms célèbres (./..)

 

 

extraits de "Jean-Marie Pérouse de Montclos, Histoire de l'architecture française, de la Renaissance à la Révolution", Editions Mengès 1989,  ISBN 2-85620-300-0
 

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