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Les
cités de l'idéal
A Arc-et-Senans, une exposition sur l'utopie urbaine
A LA RECHERCHE DE LA CITÉ
IDÉALE, Saline royale, 25610 Arc-et-Senans (Doubs). Catalogue édité par l'Institut
Claude Nicolas Ledoux, 199 p., 250 F. Ouvert tous les jours, horaires variables selon les
mois. Entrée : 37 F (adulte), 30 F (jeune), 15 F (de 6 à 15 ans). Rens. :
03-81-54-45-45. Accès par l'A 39, ou par TGV (arrêt : Mouchard).
ARC-ET-SENANS (Doubs) de notre envoyé spécial
Pour avoir eu un train de retard (ignorer que le TGV s'arrête à Mouchard, à deux heures
et demie de Paris !), nous sommes arrivés à Arc-et-Senans par l'autoroute A 39 où,
depuis 1998, l'aire du Jura s'emploie à reposer le voyageur par un vigoureux massage
architectural. Ici ont été réalisés à peu près grandeur nature, et avec un tact
relatif, plusieurs projets de Claude Nicolas Ledoux (1736-1806), génial architecte de la
Saline royale d'Arc-et-Senans et figure tutélaire de l'utopie constructive au XVIIIe
siècle, avec Boullée et Lequeu. On peut imaginer ce que donnerait en pierre le Pavillon
des cercles, prouesse de 200 tonnes de béton. Les enfants sont ravis. Ils ne le seront
pas moins à la Saline même, prestigieux centre de rencontres qui accueille avec un égal
respect musiciens, colloques et montgolfières ainsi qu'un des plus beaux musées
d'architecture du monde. On y présente soixante maquettes des réalisations construites
et des rêves exprimés dans les gravures du bilan ante mortem de Ledoux : L'Architecture
considérée sous le rapport de l'art, des moeurs et de la législation (1804).
C'est à peu près le thème aussi de la nouvelle exposition permanente, imaginée par
Christian Marbach et Jean-Pierre Girardier dans la Maison du directeur, édifice central
du simple complexe de la Saline. Evidemment on croise ou croit recroiser l'exposition
organisée par la Bibliothèque nationale de France au printemps : « Utopie, la quête de
la société idéale en occident ». Mais le seul point commun, en définitive, réside
dans la difficulté qu'auront eue les commissaires à ne pas avoir les yeux plus gros que
le ventre devant ce gâteau pantagruélique : Utopie...
UN CIRCUIT À SURPRISES
La BNF était immensément sérieuse, blindée de prêts mirifiques sans parvenir à
ennuyer grâce à une muséographie inspirée de Dédale, architecte de la première
utopie-galère, le fameux labyrinthe, et instigateur à ce titre du crash inaugural
d'Icare. Dans la Maison du directeur, c'est l'inverse : les concepteurs ont fait appel à
Richard Peduzzi pour réussir à créer un circuit à surprises qui ne trompe pas la
symétrie idyllique de Ledoux, et qui permette de voyager dans l'espace sans se perdre ni
se casser les ailes. Moins de raretés documentaires, plus d'inventions ludiques, de
niches pour rêveurs...

Quatre vastes maquettes ont été disposées dans le volume central du grand escalier,
quatre mondes flottants qui sont autant d'exemples d'imagination urbaine surgis au cours
du temps, et autant de manières, pour l'historien, d'en appréhender ensuite la vertu. La
Cité lacustre, par exemple, n'a rien d'utopique puisqu'elle est la reconstitution d'un
village néolithique du Jura. Mais si l'on suit le raisonnement local, la « nécessité
d'utiliser au mieux les outils et les matériaux disponibles » serait le premier moteur
d'une inventivité qui engendrera au XVIIIe siècle la ville de Versoix dans le pays de
Gex, deuxième maquette, où devaient se réconcilier protestants et catholiques dans un
même creuset voltairien. Une bonne intention sociale qui resta à l'état de voeu pieux,
en rade près d'un port.

New Harmony (troisième maquette), ou la cité idéale selon George Owen (1825), parti
pour l'Indiana avec huit cents bonnes âmes, tourna plus court encore, tant socialement
qu'architecturalement. La maquette n'en est que plus singulière, qui pose le principe
d'une ville symétrique et fermée, grandiose usine à vivre destinée à être plantée
dans les choux.

Symétrique aussi, mais
ouverte à l'ennui d'une répétition infinie est la quatrième maquette : Une ville
contemporaine de trois millions d'habitants, selon la vision laborieuse de Le Corbusier.

La mise en scène du délire corbuséen, hélas trop connu, est un mal nécessaire : il
explique l'extraordinaire vol plané que fait l'exposition, après un élégant périple
culturel, pour passer de l'homme à l'animal. Une fourmilière a été transportée de la
forêt voisine de Chaux, conviée à refaire sa vie dans une cage de verre. C'est
l'exemple de l'insecte social dont « l'intelligence » émerveille, quand les mêmes
structures, appliquées à l'homme, épouvantent. Pas question de trancher à
Arc-et-Senans, ville idéale, qui, si Ledoux avait pu l'achever, aurait rapproché
l'ouvrier de l'abeille diligente. Ou du termite carnassier ?
Frédéric Edelmann
Le Monde daté du mardi 22 août 2000
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