lecture Le droit d'accès à l'eau
par René Longet, Président d’equiterre
partenaire pour le développement durable, Genève/Zurich

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L’ACCÈS À L’EAU POUR TOUS, UNE EXIGENCE QUI NE VA PAS DE SOI
 

Nous n’avons, en Suisse, pas de problèmes de manque d’eau. Grâce à l’effort d’une génération, nos eaux usées sont bien épurées, et divers polluants ont été interdits. Et contrairement aux pratiques de pays voisins, nos collectivités publiques maîtrisent encore la gestion de ce bien vital qu’est l’eau. Est-ce cela la raison pour laquelle les questions liées à l’eau semblent nous laisser indifférents ? Il ne faudrait pas croire que nous serions à tout jamais préservés. Nos glaciers, garants de notre rôle de banquiers de l’eau, fondent à vue d’oeil et ont perdu en un été 10% de leur volume (et 50% depuis les années 1880). Et qui garantit que nos municipalités résisteront longtemps à la vague de privatisations: après la poste, l’eau ? Il est vrai que, contrairement par exemple au pétrole, ce n’est pas parce que nous économiserions de l’eau chez nous qu’il y en aurait davantage là où elle manque. Mais nous pourrions, à l’heure où pour d’aucuns il semble prioritaire de repartir à la conquête de l’espace, réaffirmer que l’eau est un droit vital, essentiel, sans lequel les droits humains ne sont rien. On ne pourra plus dire, en tous cas, qu’on n’en a pas les moyens. Chercher de l’eau sur Mars coûte infiniment plus cher que de la rendre disponible pour tous sur Terre !

Rappelons-nous que l’eau ne "coule pas de source" dans de nombreuses régions du monde. Si certaines souffrent périodiquement d’inondations meurtrières, d’autres, les plus nombreuses, sont depuis des millénaires des pays de la soif. Certes, des technologies adaptées y ont permis de survivre et de vivre, mais aujourd’hui les équilibres sont rompus, et dans diverses régions, surtout au Proche-Orient et en Afrique du Nord, on surexploite leurs ressources hydriques. La Libye, par exemple, alimente ses villes côtières par de l’eau provenant d’aquifères fossiles non renouvelables. Des conflits entre Etats ont déjà surgi, ainsi entre la Syrie et l’Irak, ou entre ces Etats et la Turquie, quant à l’accès aux sources de fleuves et la gestion des bassins.

Sur Terre, plus de 1,2 milliard d’êtres humains n’ont pas d’accès à une eau de qualité satisfaisante, et le double de personnes ne connaît pas un assainissement digne de ce nom. En Asie 10% des eaux usées seulement sont traitées, en Amérique du Sud 6%, et l’on estime que le PIB de l’Afrique pourrait être d’un tiers plus élevé si l’eau y était propre. Car il résulte de ces situations de très importants problèmes d’hygiène. Si globalement, la proportion de personnes sans accès à de l’eau propre a reculé, passant de 28% de l’humanité en 1990 à 21% en 2000, l’eau reste en effet l’agent de dissémination des maladies le plus important. L’eau tiède des tropiques est un véritable bouillon de culture pour les microorganismes. L’OMS estime que 80% des maladies sont dues à une eau insalubre: parasites nombreux, 200 millions de personnes atteintes de bilharziose, 80 millions d’onchocercose (cécité des rivières). Dans les villes, le retour du choléra (en Amérique du Sud on compte 400 000 cas par an) est le signe d’une situation dégradée.

Il appartient à des pays comme la Suisse de s’affirmer solidaires des solutions à proposer. Nous pouvons apporter beaucoup, en termes de technologies adaptées, d’aide à la gestion, d’expertise, d’investissements. Cependant, il est clair qu’on ne peut pas transférer telles quelles nos technologies, créées dans des régions où l’eau est abondante. Si le métabolisme humain se contente de quelques litres d’eau par jour, pour la préparation des aliments et notre hygiène, il nous en faut entre 25 à 50 litres. La consommation quotidienne par personne pour les utilisations domestiques, dans les pays industrialisés dépasse cependant 150 litres. Sur ce total, un tiers est consacré au bain, un tiers aux WC et un tiers au solde des consommations. En une région sèche, des technologies bien plus économes sont vitales.

Une belle tâche de prévention des conflits, et des injustices sociales aussi, car quand l’eau devient rare, elle est immédiatement un facteur socialement discriminant: qui a accès à l’eau, et à quel prix? La corvée d’eau n’est pas la même pour tous... Certains arrosent leur gazon et remplissent leur piscine, et d’autres font la queue avec leur bidon rouillé. Oui, l’eau est bien essentiel et vital doit être accessible équitablement à chaque être humain.

Paru dans le Cahier ASPAN-SO no 1 du 31 mars 2004. Tiré à part du no 7 de la revue Tracés

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