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Le cabanon Le Corbusier
Réalisé en 1952 le Cabanon occupe une place à part dans l’œuvre de Le
Corbusier. Une historiographie classique en a
rarement fait état, ou très succinctement. Et bien qu’il soit
devenu une sorte de lieu de pèlerinage, régulièrement fréquenté par
quelques admirateurs du Maître, ses
caractéristiques demeurent méconnues.
Sans doute, cela tient-il à la modestie du projet. C’est une petite baraque,
dont le bardage en croûte de pin fait davantage
penser aux représentations de la ”cabane au Canada” qu’à une
approche moderne du projet architectural. L’intérieur regroupe quand
à lui, dans une quinzaine de mètres carrés, deux
lits, une table, quelques rangements, un lavabo et un WC.
Par l’une des deux fenêtres on aperçoit la plage où Le Corbusier se
noya au mois d’août 1965.
A ces aménagements rudimentaires, il convient néanmoins d’ajouter une
incomparable situation, parmi las acanthes, les
agaves et les eucalyptus, sur le flanc escarpé du Cap
Martin, entre Menton et Monaco, à deux pas de l’eau.
Le Corbusier fréquentait le site depuis bien avant la construction du
Cabanon. On trouve en effet, bâtie au même
endroit, la villa E1027, conçue par Eileen Gray propriété de Jean
Badovici, où il venait fréquemment, depuis les années trente, en
vacances et parfois pour travailler.
Au cours de l’été 1949, il s’installe donc à la villa avec J.L Sert, pour
étudier le plan d’urbanisme de Bogota, lorsque se
pose un banal problème d’intendance: Comment nourrir
leurs collaborateurs alors que toute source d’approvisionnement est
au moins à une heure de marche ? La solution se
trouve dans une petite guinguette, l’Etoile de Mer qui vient d’ouvrir
ses portes juste a côté. Presque un mois durant, Le Corbusier y prend
ses repas quotidiens. C’est l’occasion de nouer des liens étroits avec le
tenancier, Thomas Rebutato. Ce dernier devient
même un acteur essentiel des projets “Roq et Rob” proposition d’habitat
résidentiel adapté aux versants littoraux de la
Côte d’Azur, pour laquelle il fournit des commanditaires
potentiels et des terrains, dont celui de l’Étoile de Mer.
Autour de la guinguette, on projette la construction d’une sorte
d’atelier d’ été, améliorant les conditions
auparavant trouvées par Le Corbusier à la Villa E1027, et dont Rebutato
serait le gérant. Cette perspective amène
l’architecte à une fréquentation assidue de l’endroit et du
tenancier, dont il “apprend à reconnaître les vertus”, tant et si
bien qu’en 1951, au cours des fêtes de fin
d’année, ils tombent d’accord sur la construction d’un cabanon, dans le
prolongement de l’Étoile de Mer. Ç’est une solution en principe
provisoire, au logement de Le Corbusier à
Roquebrune Cap Martin, ainsi qu’une expérimentation sur les principes
techniques des aménagements internes de Rob et Roq, bien que la
réalisation de ces derniers soit rendue
hypothétique par de graves difficultés de financement.
Voici maintenant, raconté par Le Corbusier, l’histoire de la naissance du
projet: Le trente décembre 1951, sur un coin de
table, dans un petit casse-croûte de la Côte d’Azur, j’ai
dessiné pour en faire cadeau à ma femme pour son anniversaire, les
plans d’un Cabanon que je construisis l’année
suivante sur un bout de rocher battu par les flots. Ces plans, (les miens)
ont été faits en 3/4 d’heure. ils sont définitifs ; rien n’a été changé ;
grâce au modulor, la sécurité de la démarche fut totale”.
On aura noté, outre une présentation du contexte local comme simple toile de
fond de l’acte créatif, une évolution certaine
dans les attendus du projet?
Alors qu’il devait préfigurer, tout au moins partiellement Roq et Rob, dont
la caractéristique principale est la prolifération
d’un module constructif cubique de 226 cms d’arrête, vide de
tous aménagements, le Cabanon est présenté comme espace fini et
autonome de 336 x 336 X 226 cms.
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Se manifestant comme toujours, les capacités de l’architecte à évoluer de la
manière la plus inattendue dans ses
problématiques, à donner à tout projet particulier, y compris celui de sa
propre résidence de vacances, le caractère d’une expérimentation à
portée générale, rapidité et sûreté de la
conception, grâce au Modulor, étant placées au centre de la présentation.
Les premiers dessins, “dessinés en 3/4 d’heure”, permettent effectivement de
décrire les caractéristiques essentielles du
Cabanon: implantation, dimension de l’enveloppe, accès et
organisation d’ensemble de l’intérieur.
Devant la nature du terrain, une étroite terrasse, limitée à l’arrière par
un talus abrupt et à l’avant par une forte pente, il n’y a guère d’autre
solution que de respecter l’alignement et l’orientation de la guinguette
existante.
Le plan est rectangulaire, la toiture à une pente, comme pour la
construction voisine. L’enveloppe est représentée
par un simple trait fin, et hormis le plancher, aucun détail n’est précisé,
le dessin ne fait qu’enregistrer les contraintes externes.
Le Corbusier situe la porte du Cabanon à l’avant de la parcelle, côté mer ;
elle ouvre sur un corridor qui longe tout le mur mitoyen avec l’Etoile de
Mer, avant d’aller desservir l’espace habitable par une entrée dérobée.
L’aménagement interne procède d’une transposition à échelle réduite du
principe du “plan libre” ; il est conçu selon une succession de points de
vue qui s’écartent des conventions du bâtiment.
Chaque élément du mobilier, si minime soit-il, est traité comme un organe
complexe non seulement au plan fonctionnel -le lit devient rangement
- mais aussi sur le plan spatial - le
support du lavabo devient séparation.
Réciproquement, les éléments d’architecture traditionnel sont affectés de
nouvelles fonctions - le mur est décliné en table
et étagères, le plafond devient rangement.
L’examen du projet fait ressortir une composition du plan structurée par une
figure géométrique de forme hélicoïdale, divisant
le carré de 336 x 336 cm en quatre rectangles
égaux qui délimitent différentes aires d’affectation fonctionnelles (séjour,
repas, toilettes...) et régissent strictement les
implantations de mobilier. Les aménagements sont disposés à la
périphérie de la pièce, le centre, restant libre, est traité en
plaque tournante de la distribution là, on peut
appréhender la globalité de l’espace habitable.
La circularité de la composition est renforcée par l’emplacement des baies.
Les vues couvrent ponctuellement un secteur de
2700 et sont graduées, du proche au lointain : une fenêtre,
située à 70 cm du plancher et plaquée contre le talus à l’arrière du
cabanon encadre un micro paysage, au caractère
minéral. Une autre fenêtre ouvre sur les abords immédiats du cabanon.
Par la dernière, on découvre l’horizon et la baie de Monaco.
Deux fentes verticales, placées à deux angles opposés du cabanon ont quand à
elles, la charge d’assurer la ventilation.
Si le projet définitif, dessiné à l’atelier de la rue de Sèvres, ne montre
pas de changements par rapport aux premières esquisses, il introduit toute
la subtilité de détails tels l’angulaison de la table et le décollement du
support de lavabo par rapport à la paroi qui seront des éléments
déterminants de la dynamique spatiale interne.
De même, Charles Baberis, industriel menuisier chargé de la réalisation,
recevra en cours de chantier, multitude de
compléments, dessinés de la main de Le Corbusier, déterminant le
choix des matériaux, des détails de mobilier, tels le lit ou une
penderie, qui donnent tout le corps du projet.
Cela fait apparaître quelque peu abusive la déclaration de l’architecte sur
le temps de conception accordé au cabanon.
Préfabriqué en Corse, acheminé par bateau et par chemin de fer jusqu’à Cap
Martin, la construction est achevée au mois d’août
1952. Le Corbusier en prend immédiatement
possession et termine la décoration peinture du sol au plafond,
fresque murale etc. Reste à décrire l’aspect
singulier qu’a pris l’extérieur du cabanon. Alors
qu’à l’origine était prévu un bradage en tôles d’aluminium finement
cannelées, l’édifice est totalement recouvert de
dosses en “croûtes de pins”? Un summum de brutalisme
en architecture, tel que le conçoit R. Banham, mais au sujet duquel
Le Corbusier n’émettra aucune tentative
d’explication, se bornant, dans l’œuvre complète à présenter l’intérieur du
cabanon et à déclarer que l’extérieur est indépendant du problème
posé ici. Il faudra attendre quelques trois années
après la construction pour que son état soit définitivement fixé.
Pendant cette période, le bâtiment lui-même n’est pas modifié. Simplement Le
Corbusier s’y installe, le décore, termine les
espaces murales, fait les vernis. Ce n’est pas tant sur les
espaces internes que sur les espaces externes qu’il portera son
attention. Le Corbusier aime vivre - ou plutôt
travailler - dehors ; et jusqu’à sa mort, il
n’aura cesse que le terrain attenant à son cabanon
ne soit complètement domestiqué et que n’y soient aménagés les lieux où aux
différentes heures de la journée, suivant la course du soleil, il
pratiquera ses activités de peintre, d’écrivain et
d’architecte.
Chaque été, juste avant les vacances, le terrain du cabanon devient un
véritable petit chantier, où Rebutato et quelques
pratiquants fervents de l’Étoile de Mer, préparent la venue de l’hôte
célèbre en réalisant les aménagements extérieurs dont il a eu l’idée
l’été précédent.
Le Corbusier a besoin d’espace. Le 2 octobre 1952, il dessine une petite
esquisse, prévoyant d’implanter une “chambre de
travail”, tournée vers la mer, tout au bord de la terrasse, à une
douzaine de mètres du cabanon à peine construit.
Il faudra attendre 1954 pour que ce projet soit réalisé et en attendant, Le
Corbusier fait dégager les broussailles et niveler
le sol autour d’un caroubier à l’ombre duquel il installera
sa table de travail.
En 1953, il fait bâtir une dalle contre la façade Est du cabanon. Il y
travaillera en fin d’après midi, lorsque le
caroubier ne fait plus d’ombre ou bien s’il pleut et que le terrain est
boueux. Au mois de juillet 1954, Rebutato monte la
“chambre de travail”. C’est une vulgaire baraque
de chantier, dans laquelle Le Corbusier installera des tréteaux et une
caisse en guise de tabouret. Plus que de lieu de travail
- il y fait très chaud en été - elle lui
servira à entreposer ses dessins, les galets qu’il
ramasse sur la plage et tous les os qu’il récupère à la fin des repas.
Les espaces extérieurs du cabanon prennent leur forme définitive entre 1954
et 1955, après qu’ait été bâtie l’allée qui relie
les lieux importants du terrain (cabanon, dalle est, caroubier
et baraque de chantier). Les modifications ultérieures seront
mineures : petites plantations, et pose d’un bac à
douche au pied d’un robinet d’arrosage, c’est “la salie de bain” de Le
Corbusier.
Mais au delà du pittoresque, l’appropriation des abords du cabanon apparaît
à nouveau comme le prétexte d’investigation de
portée plus générale. Par le positionnement de
deux petites constructions aux angles opposés d’une parcelle, Le
Corbusier délimite une situation spatiale, crée un enclos. A propos
de ce mode de composition, on peut à nouveau faire
référence au modèle théorique du plan libre.
Un modèle poussé dans les limites idéales, car ici, les organes libres, les
éléments de la composition, sont des standards de
construction totalement autonomes, des espaces
habitables entiers, utilisables comme tels, isolés, ou intégrables dans des
compositions englobantes, ou des projets de
développement du cabanon, en rangées ou insérés librement
dans des mégastructures en béton étayent cette interprétation.
Ainsi la parcelle de Cap Martin peut apparaître comme le modeste champ d’une
expérimentation sur un thème central de la doctrine corbuséenne et de la
modernité.
Paradoxalement, cette première concrétisation d’une utopie, ne prend son
sens que parce qu’elles a été sans lendemain. On
imagine que produit en série, la cabanon aurait rejoint la
cohorte des coques, bulles et autres sous-produits de la modernité.
Le Corbusier s’en aperçut-il, qui refusa d’aller au bout de la logique du
cabanon et ne donna jamais le feu vert à Barberis
pour en lancer la production en série?
Source Bruno Chiambretto, architecte, spécialiste de Le Corbusier
Auteur du livre “Le Corbusier à Cap Martin” - Edition Parenthèses.
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Autres repères bibliographiques
JENGER JEAN, Le Corbusier, I’architecture pour émouvoir. coll.
Découvertes Gallimard. Architecture. Gallimard, Paris, 1993.
PAULY DANiÈLE, Le Corbusier, la chapelle de Ronchamp, Birkhäuser,
Fondation Le Corbusier, Paris, 1997.
LE CORBUSIER, Ronchamp, Les carnets de la recherche patiente n ° 2, 1917,
Hatje — Stuttgart, réédition 1991.
PETIT JEAN, Ronchamp Le Corbusier, Les éditions forces vives, 1997.
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